06/11/2013

Un jeune travailleur et la justice rapide...

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Autrefois, on aurait ouvert une instruction judiciaire. Aujourd'hui...

Nourrice ou pas nourrice?

En début de semaine, à Lille-Sud, trois présumés trafiquants de stupéfiants sont interpellés, sur la base d’une dénonciation anonyme, et passent 96 heures en garde à vue. En fin de semaine, ils comparaissent devant le président Matthieu Duclos.

Autant le dire tout de suite : voici une dizaine d’années, l’affaire aurait fait l’objet d’une instruction. Aujourd’hui, sans doute par souci d’économies, mais aussi par souci d’efficacité et de rapidité, c’est une comparution immédiate. Alors que, à l’évidence, cette affaire, comme on va le voir, est complexe et aurait sûrement nécessité des investigations plus complexes.

D’abord, dans l’appartement d’Amaury R., 25 ans et jamais condamné, on découvre beaucoup de cannabis et d’argent répartis un peu partout. Et, surtout, plus de 6 kilos de résine de cannabis répartis en 6 savonnettes compactées. La quantité aurait sans doute, jadis, déjà motivé une instruction judiciaire.

On s’aperçoit, à l’issue de quelques surveillances, que Merwan B., 21 ans, et Tathe M., 21 ans, entrent dans l’appartement du premier cité comme dans un moulin : ils en ont les clés et le troisième prévenu, par exemple, va prélever du cannabis à revendre dans le stock entassé dans la salle de bain d’Amaury R. Curieux… Le propriétaire de l’appartement est-il une sorte d’esclave des deux autres ? L’impression se confirmera quand les perquisistions chez le deuxième puis le troisième dealer ne donneront strictement rien : pas la moindre trace de stupéfiants ou d’argent sale!

Amaury R. se présente comme le parfait jeune travailleur méritant : il est venu de Dunkerque, il a trouvé du travail par intérim dans un supermarché, il a loué très cher un tout petit appartement dans le Vieux-Lille et, dit-il, « après des mois d’attente, enfin un HLM à Lille-Sud".

« C’est la proie idéale pour les dealers qui font la loi dans le secteur » assure Me Malika Djohor. « Je n’y connaissais rien, je n’avais pas d’amis comme eux qui sont depuis toujours dans ce quartier, on m’a fait comprendre qu’il fallait que j’accepte de stocker de l’argent et des stupéfiants, j’ai eu peur» explique le prévenu. C’est la thèse qu’il défendra durant les 96 h de garde à vue.

Et, puis, hier, la présumée « nourrice » (on appelle ainsi ceux qui, plus ou moins forcés, acceptent de « tenir » un stock qui compromettrait trop les vrais dealers) change de position et, brusquement, met hors de cause les deux autres… Me Djohor est scandalisée : « Après 96 h où ils sont séparées, depuis ce matin dans les geôles du Palais de Justice, on les a mis ensemble dans la même cellule ! Comment s’étonner des pressions et de son changement de position ? »

Ajoutons que, sous le nez même des magistrats, dans le box, on constate que le premier est apparemment menacé à voix basse par les deux autres ! Là-aussi, aucune précaution, on juge trois personnes en bloc, en comparution immédiate. On a presque envoie de dire qu’on examine leur cas en vrac… On ne prend pas de précautions particulières pour le jeune travailleur jamais condamné.

La procureure Aline Clérot admet que les enquêtes sont très difficiles dans ce secteur vu le nombre de dealers qui ont quasiment pris le contrôle du secteur. Mais la magistrate assure qu’Amaury R. n’est pas fiable : « Il est grand, il peut se défendre, il lui suffisait d’alerter la police, il n’a pas le profil d’une nourrice » déclare la procureure.

Un thème repris évidemment par les avocats de la défense. Me Olivier Cardon, pour Merwan B., estime aussi que R. n’est pas « fiable ». Même plaidoirie chez Me Samira Denfer dont le client a déjà été condamné en Belgique apparemment pour blanchiment d’argent lors de l’achat d’une voiture.

Là-aussi, l’absence d’instruction judiciaire joue : on juge sur des évidences, on n’a pas cherché longtemps à savoir si les deux autres (sur la base de surveillances ou d’écoutes téléphoniques) n’avaient pas un rôle bien plus important que le locataire de l’appartement.

Le jugement prononcé par le président Duclos laisse entendre toutefois qu’il existait bien une sorte de hiérarchie entre les trois : : M. écope de 18 mois de prison et d’un mandat de dépôt ; 12 mois de prison pour Merwan B. et 10 mois de prison pour Amaury R. mais pas de mandat de dépôt pour ces deux derniers.

Didier Specq

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